Virus

Chosto

Livraison des liseuses par pénichette, de retour du dataparc à éoliennes. Une caisse, batteries et mémoires pleines. Les écrans bistables, ça consomme peu et ça tombe jamais en panne. J'aide Lina pour monter quelques cagettes sur l'embarcation. Patates contre électrons, deal.

L’équipe journal est déjà sur les news. Quatre chaises de jardin, un enrouleur électrique et un petit relais wifi. Ça parcourt, ça trie, ça copie, ça édite, ça publie. Je doom scroll sur Masto. Du fun, du croustillant, du people, du frisson. International, trafic de voitures thermiques de Paris à Moscou. Droit, le café non équitable est interdit dans plusieurs centaines de communes. Santé, le virus Kivu-3 progresse toujours, premiers cas relevés en Italie et en Espagne cette semaine, la France ne sera pas épargnée. Sport, coupe du monde de foot, les Français ont quitté Marseille le 12 janvier, la date du match contre le Pakistan à Amman sera fixée dès leur débarquement à Alexandrie jeudi ou vendredi. Politique, la convention citoyenne pour le partage des patrimoines individuels rendra ses conclusions le 15 février au plus tard. Dossier tech, la fin de l’abondance, c’est l’ère de la maintenance qui commence, comment rajeunir des vieux matériels numériques avec des vieux logiciels libres, les batteries ça ne va toujours pas, lourdes, chères et polluantes. Économie, les communs de la soutenabilité en exemples. Pub, formation de conseiller en permaculture. Relocalisation, c'est arrivé près de chez vous. Sondage, un tiers des personnes interrogées pensent que les alicaments brevetés sont souhaitables. Rétro, les premières coupures électriques en Europe, retour sur les événements climatiques qui ont fragilisé les infrastructures depuis 2030. Opinion, la nostalgie des GAFAM, et puis quoi encore ?

Toujours un peu trop de numérique dans leurs infos à mon goût, j'en parlerai à la réu de samedi. Moins empressée, plus méthodique, l’équipe biodata balance ses requêtes. Comment vont l’air et l’eau ? Taux de pesticides ? Toujours en baisse, cool. PFAS, PFOS, C8, état des lieux ? Moins cool. La faune et la flore ? Des tas de compteurs et compteuses partout en Picardie ont remonté leurs relevés au dataparc. Chenilles, trèfles, sangliers, moustiques, pommiers, rouges-gorges… À présent, ça charge, ça calcule, ça consolide, ça analyse. Les anguilles et les butors semblent à la hausse, ça ce seraient de bonnes nouvelles. Puis, ça enchaîne avec l'équipe bibliothèque. À nouveau, ça va trier, ça va copier, ça va ranger, ça va partager. Pas seulement pour Compiègne, des copies sur clés USB vont partir pour les autres Upload de la région, peut-être jusqu'en Belgique et en Île-de-France. Chacune fera de même, et, de proche en proche, d'ici quelques semaines des copies des histoires de moine et de robot, de l'insurrection qui vient ou des vies des philosophes illustres se retrouveront au pays Sami, à Oulan-Bator, en Patagonie et à Pittsburgh. À présent, l'équipe soin-tech va sûrement prendre la main, pour vérifier chaque liseuse, mais pour moi, vous savez quoi ? C'est l'heure de la sieste.

Lina

Chosto, c’est un de nos admins sys. Faut se rendre compte ce que ça veut dire admin sys à l'Upload. Le problème c’est pas le soft, on a des décennies de dev correctement capitalisées avec le libre. Le point dur c’est les machines. On a récupéré des tas d’ordis, des tonnes de câbles, des composants. Mais faut faire fonctionner tout ça ensemble.

La coupure de nombreux services Web à la con a libéré pas mal de matos. Et puis évidemment il y a les ordis de toutes les boîtes qui ont fermé ces dernières années. Et puis les Gafam. Et puis les IA. Une bonne partie a été transférée aux services publics, aux écoles et aux maisons de santé, aux flics, mais il y a du rab. Alors des escouades de récupération se sont constituées dans la plupart des grandes communes. Faire le tour des datacenters, des bureaux en reconversion habitation, bien tout emballer et stocker ça dans des hangars au sec. L’idée est de tenir 100 ans avec le stock. 100 ans, histoire de dire. Pour le moment, c’est compliqué de faire venir de nouveaux composants, je parle même pas de les fabriquer. Donc l’enjeu c’est de recycler à mort. La chargée de fermeture pour l’industrie, une sorte de ministre dans le nouveau système intercommunal, a balancé ça le jour du printemps : la croissance, c'est pour les plantes, nous on s'arrête, disons 10 ou 20 ans pour voir, pas vrai ? Alors, on fait avec ce qu’on a ! Paniquez pas, on va s’en sortir, c’est pas encore Wall-E. Elle a dit ça en souriant. Quelques jours plus tard, la coordinatrice pour la santé a aussi rappelé les mesures à prendre lors de l'arrivée du virus Kivu-3 sur le même ton. Paniquez pas, on va s’en sortir, c’est pas encore Zombieland. À se demander si toutes les boîtes de com ont bien été fermées.

Donc Chosto, il allume les serveurs le matin, la nuit on dort, hein, ou on boit un coup au coin du feu, mais on touche pas aux machines. Il commence par un check-up matériel. Je dis il allume le matin, s’il y a un peu de vent ou de soleil, sinon il allume rien du tout et il va jouer du piano. Donc, la plupart des matins, il allume les serveurs. Je dis Chosto, il est pas le seul, bien sûr, ils sont six ou sept, et encore si on ne compte Camille que pour une. Elle et Chosto ont fait une doc de ouf. Et ils organisent des soirées formation réseau et karaoké. Il y a la moitié des Ups qui savent lancer des commandes et lire des logs, au moins un peu, vérifier que tout est OK. Au moins un peu. L'autre moitié que ça gonfle peut toujours venir juste pour chanter.

En tous cas, s’il y a un doute, si ça commence à chauffer, c’est préservation du matériel d’abord. On coupe, on regarde ce qui cloche. On, c’est César et son poste à souder, c’est Carla qui n’a pas son pareil pour dénicher la barrette mémoire qui va bien depuis le fond de n’importe lequel des containers hermétiques posés un peu en vrac dans le Champ Silicone, c’est Yacine qui prend son vélo pour aller voir si quelqu’un peut aider à Compiègne ou dans une commune d’à côté. C'est toutes celles et ceux de la boutique-atelier où au fil de l’année se bidouillent et se bricolent des machines à réparer, à améliorer ou à transformer.

Chosto

La journée commence mal. C’était mon tour de vérif du réseau et en plus, j’ai écopé du tour de toilettes sèches de Lina, introuvable ce matin. L’eau de vie de topinambour un dimanche soir, c’est décidément pas une bonne idée. Après avoir péniblement vidé trois seaux remplis de poésie, je commence ma ronde par le routeur central. Aucune des trois LED rassurantes qui clignotent ne clignotent, et ça ne me rassure pas. Pourtant il y a du jus en ce moment, en plus il a fait bon ces jours-ci et les batteries se sont gorgées de soleil toute la semaine. Une plaie, ces box de récup qui tombent en panne à la moindre occasion. Pas le choix, direction la ressourcerie où j’espère trouver un César pas trop grognon. Il aime pas quand je lui dis que c'est urgent, faut que je trouve une formule en chemin.

Coup de bol, en poussant la porte de la grange, j’entends les enceintes cracher de ce rock d’un autre âge qui semble inexplicablement le mettre de bonne humeur. Relativement de bonne humeur. Je lui dis, César, ça marche pas. C'est le boîtier de LED, tu sais, pour le réseau, c'est assez urgent. Il me regarde, moment de doute, je crois que j'ai dit urgent… Mais quasiment sans grommeler il sort un multimètre, prend quelques mesures et installe un « potard de 22 flambant neuf », dixit lui-même. À peine rebranchées, les LED du routeur se mettent à clignoter façon sapin de noël. Ça m’arrache un sourire, c’est généralement signe de nouvelles qui se pressent après avoir réussi à serpenter jusqu’à nous. Après quelques longues secondes, les premiers mails apparaissent. Une dégustation de fromage et d’eau-de-vie maison demain soir sur la place de l'hôtel de ville. Étrange mélange. Une énième performance du collectif « Cycle et recycle ». La dernière fois, j’avais franchement pas été convaincu par le coup du vélo qui se découvre la capacité de penser par lui-même. Je reporte quand même sur le bloc-note commun. Je scrolle, et entre un concert de punk-noise et d’une projection de ciné kung-fu organisée par les gosses de Ribécourt, arrive un message qui fait pétiller toutes les cellules dans ma tête, 33ème édition de la Mise en Communs, 24 juin, camp de Sissonne.

Avec les rencontres inter-chorales c’est vraiment mon événement bimensuel préféré. Ça a pris un peu d'ampleur à chaque nouvelle édition, même les plus geeks et les plus casaniers ont commencé à se pointer, ce qui offre parfois des assemblages assez baroques. Lors de la dernière en mars, on a pu voir des gaïaistes hardcore, qui refusaient de toucher le moindre transistor, côtoyer des moddeuses corporelles qui expérimentaient pour l'occas un genre de tatouage diodé franchement pas super safe. Moi, j'ai surtout passé du temps à déambuler sur la place centrale, au milieu de personnes de tous horizons qui évoluaient dans une cacophonie évoquant un genre de colonie de vacances surexcitée. L’idée, c’était de se retrouver pour faire une grande synchronisation. Tu viens avec ton disque dur, mettons ta version locale de Wikipédia, ou ton intégrale de Zola, ou une copie du Vidal, les notices tech de tes machines préférées, des guides de survie en milieu sauvage, une encyclopédie des semences libres, des cours de permaculture, ou encore des recettes pour bricoler des phytos, ou même des conneries un peu plus barrées comme un historique des fils Twitter de la Macronie de 2017 à 2019, bref, tout ce que tu veux. Ensuite, tu te branches et tu synchronises tes données avec les autres. Forcément, ça merde tout le temps, faut s’accrocher. Machine engueule bidule parce qu’elle trouve sa technique de brassage super nulle, et lui signifie au passage qu’il ferait mieux d’aller planter des patates. Untel met en doute la fiabilité de la version de unetelle. Et puis, évidemment, ceux qui essaient de merger chipotent presque à chaque ligne. Y a un conflit je te dis… Je vois bien, mais c'est ma version qu'est bonne, regarde, là, y a un accent. Mon cul, c'est la mienne, téma, là, t'es en h1 au lieu de h2 ! On négocie, on s'engueule un peu, mais au moins on se parle. Et comme on finit par avoir soif, on se rassérène et on trouve des compromis. On agence les contributions, on ajoute un peu de nuances, et on met tout ça à dispo sur le hub central en décrétant la paix.

J'ouvre le mail. Merde. Fuck. Chier. Annulé. Pas de Mise en Communs ce mois-ci. Putain de Kivu-3.

Lina

Chosto sent que ça monte. C'est sûr, il l'a chopé. S'il en croit ce qu'il voit autour de lui depuis trois jours, dans moins de 24 heures il risque d'être totalement KO. Faut réparer ce putain de système d'ici là. Le débarrasser du virus, de l'autre virus.

Le système informatique de l'Upload est contaminé par un programme parasite depuis début juillet. Le virus s'auto-réplique et se répand de serveur en serveur. À chaque fois qu'une copie est détectée et supprimée par un admin, une autre copie, quelque part ailleurs se réveille et prend le relais. La seule solution serait d'isoler chaque machine du réseau, mais à cause de l'autre virus, le Kivu-3, ce n'est justement pas possible en ce moment. Ça aurait été fait exprès que ces serait pas si étonnant. Des fois, on se demande, hashtag conspi.

Parce que, dans l'absolu, Chosto, il s'en fout un peu du système informatique, il fait ça pour rendre service, mais ce qu'il aime, lui, c'est traîner au potager avec Sacha. Mais donc, ça tombe pas bien, là. La région est frappée de plein fouet par le K3, qui est cette année hyper contagieux, presque personne n'y échappe, et pour Compiègne et les environs, les serveurs de l'Upload sont mis à contribution pour gérer les interventions des sauveureuses. Ils et elles sont formées ici à l'Upload depuis 3 semaines pour alimenter la cohorte régionale qui gère les cas niveau II du K3. Un cas niveau II, ça veut dire un risque d'arrêt respiratoire, c'est sérieux. Test sanguin, hygiène, procédure de conservation du traitement, intraveineuse d'adrénaline pour les cas II+, surveillance de la tension une dizaine de minutes pour en vérifier l'effet, diagnostic de récup, perfusion de dobutamine et noradrénaline si besoin, planning de suivi associé. Chosto a suivi les cours, pas pour être sauveureuse, juste pour bien comprendre de quoi on parle. C'est pas du 100% local, les tests sont fabriqués à Amiens, mais les deux trucs en ine viennent de Marseille, qui est toujours à la pointe question pharmacologie.

Des Synapse sur Matrix ont été montés, un peu à l'arrache. Ils permettent aux malades de se signaler, à des ventilateurs bénévoles de trier et alerter les sauveureuses, qui informent de leurs géolocalisations et dispos en retour. Ça marche pas mal, c'est sûr, mais quand même, putain de dépendance technologique, y aurait pas d'ordis, pas de réseau, on se poserait pas la question. On utiliserait la radio, si ça se trouve, ça pourrait marcher avec juste la radio. Avec la radio, tu dépends pas du reste du monde pour envoyer un message de l'autre côté de la ville. Mais voilà, y a des ordis et de l'Internet, donc c'est plus rapide, c'est plus mieux, c'est plus ceci et plus cela. Alors Chosto, il prend soin des machines qui permettent de prendre soin des humains. D'autant que là, il reste plus que lui.

Camille est HS depuis 3 jours. Minority est HS depuis 2 jours. Kinaï et Ismaël depuis hier. Et ce matin, c'est Julie qui a décroché. Il ne reste que Chosto à être en capacité d'intervenir sur les serveurs et le réseau dans une situation comme celle-ci.

Chosto

Sur les vieilles machines de l'Upload le process squatteur sature rapidement la capacité des microprocs, et les serveurs Matrix s'écroulent les uns après les autres. Je ne comprend toujours pas comment ce virus fonctionne. Mon petit script de monitoring arrive pour le moment à détecter dès qu'une machine part en sucette, je reçois un mail direct. Je suis connecté sur tous les serveurs en même temps, mon écran est splitté en douze terminaux, matrice 4 par 3, ça me prend moins d'une minute pour virer les processus indésirables. Une commande top pour voir qui monopolise la machine, un peu de lsof, de ss pour checker et paf une série de kill dans sa gueule pour finir. Facile. Mais moins de 30 secondes après, vas-y que c'est une autre machine qui prend. À faire le pompier, pas le temps de faire des recherches plus approfondies. Aaaaarr ! bordel ! je m'en sort pas ! à l'aide ! C'est ça, il me faut de l'aide. À l'aide ! C'est Sacha qui passe une tête. Sacha, il peut pas blairer les ordinateurs, c'est pas le candidat idéal. Mais il y a déjà eu le K3, et il a récupéré hyper vite, et ça c'est idéal.

— Ça va Chosto ?

— Viens m'aider Sacha, j'ai besoin de toi.

— Ha non, je touche pas à vos ordis, des clous, je suis nul et j'aime pas ça, et je suis contre. Et je suis nul.

— S'teup, vient m'aider. Regarde, c'est pour tuer des méchantes IA qui nous esclavagisent. Tu veux pas laisser se dérouler pareille infamie, pas vrai ? Si tu ne le fais pas pour moi, fais-le pour le Pacte !

— Nan.

— Fais-le pour les malades, s'teup !

— Nan.

— Fais-le pour Camille !

J'avais deviné depuis longtemps.

— Tu fais chier Chosto.

— C'est pas compliqué, je t'explique. Donne-moi deux heures, il me faut deux heures.

Huit heures après, on est toujours là. Sacha qui envoie du top et du kill, qui trouve ça très chiant et qui se plaint un peu. Mais pas trop, il voit bien que je suis préoccupé, et aussi que je commence à avoir les symptômes. Vue brouillée, hallucinations sonores, fièvre, douleurs musculaires. Je cherche, je balance des messages sur Masto, bordel, comment marche ce truc, mais personne ne sait. Le deuxième comprimé de paracétamol ne fait presque pas effet, pas plus que le CBD que je m'envoie en spray. La fièvre monte. Les muscles de mes épaules brûlent, je tape d'une seule main pour pouvoir me masser de l'autre. Il ne m'en reste plus pour longtemps.

C'est pas possible qu'on soit les seuls au monde à avoir chopé cette merde. Qui en voudrait assez à l'Upload pour lui fabriquer un virus rien que pour lui, ça n'a aucun sens. Je parle du virus informatique bien sûr. L'autre, le virus biologique, lui il défonce toute la région depuis dix jours, il a déjà commencé le tour de l'Europe. Sûr qu'il y en aura pour tout le monde.

J'essaie de me poser pour bien reposer les paramètres et les symptômes. Temps de latence. Vitesse de remise en action. Courbe de prise de possession du processeur. Scanne des ports, c'est surtout sur le 80 que ça se passe. Juste du Web. Rdap donne rien d'intéressant sur les IP. Publie sur Masto à nouveau. Sur deux ou trois équipes Mattermost un peu geek. Et des tas de mails. J'ai un virus qui bouffe mon CPU et balance des datas sur le 80 en https. Personne, vraiment ? J'ai un script qui reporte les IP cibles sur ce pad https://md.picasoft.net/20440513-virus-ip-list. Heeeelp !

@dvd.drd@framapiaf.org @chosto@masto.picasoft.net J'ai aussi. Je le voyais pas, il me mange presque rien comme CPU, il est hyper discret. Mais je matche le comportement et surtout, j'ai une IP en commun avec toi #booster #alert #virus

Et là, c'est parti.

J'ai aussi… Idem… Putain, j'ai… +1… Le process est hyper discret presque partout… Allez, on a ici… Merci, on avait pas vu… Merde, je crois que c'est une IA qui délègue ses calculs sur nos serveurs… J'ai documenté les symptômes ici https://framagit.org/koa/v44… Les vieilles machines de Pica et Upload tournent avec une Debian patchée si vieille que le virus s'en sortait pas, il a muté, fait sauter ses verrous et s'est mis à bouffer toute la machine… Haaaa… On arrive pas à s'en débarrasser… Sûr que c'est une IA contribuez au framagit, faut la niquer… Sans les vieux ordis de Pica le truc aurait pu faire le tour du monde avant qu'on le détecte, merci Picasoft… Trouvé… Mais comment on le latte, bordel… C'est une IA, j'ai une sign-iature positive à 97%… J'ai reconfiguré le serveur web pour qu'il envoie sur un autre port, j'ai mis un truc chelou, je sais pas comment mais le virus a trouvé la sortie, et vas-y qu'il balance tranquille sur le 7575… Putaaaaain il est où… 10 anciens euros à celui qui trouve qui est à l'origine de cette saloperie… Bon on va tout couper, tout nettoyer et on revient vous dire quoi…

Je consulte les messages amusé malgré moi. C'est marrant la puissance de la technique, même quand ça te fait chier, ça peut te fasciner. En attendant la fièvre monte, je commence à grelotter. Sacha, tu peux voir si Camille est en état de prendre le relais ? Camille est pas en état du tout, ni personne. Ça va shutdown dans pas longtemps. Je suis recroquevillé sur un lit de fortune que m'a installé Sacha. Sacha, tape ça, s'teup. Sacha tape et lit le résultat. Essaye ça. Sacha essaye. Balance ça. Sacha balance. Ma vue est 100% off, je ne vois que des points scintillants ou des lettres qui se mélangent, un peu comme sur ces puzzles coulissants où il faut faire glisser les cases pour les remettre dans l'ordre. Par moment, je ne sais plus du tout où je suis, Sacha, qu'est-ce qu'on fout là ? Ça dure une ou deux minutes. Puis, je demande à Sacha de répéter ce qu'il vient de dire. Sacha répond, j'ai rien dit. À présent, je crois que Sacha me demande ce qu'il doit faire. J'ai la tête tournée vers lui, mais les yeux dans le vague et je ne réponds pas. Chosto, je fais quoi ? Chosto ? J'essaie de réfléchir. Tu parles d'une séance d'admin sys !

Trois machines sur quatre sont HS. La dernière lutte. Top. Kill. Top. Kill. Top. Kill. Lui qui sortait les mouches une par une en été en prenant soin de pas leur abîmer les ailes, là Sacha, il kill, il kill, il kill. RNF, c'est pas du vivant.

Des heures que ça dure, donc. Et puis… Ça marche plus. Chosto, ça marche plus, j'arrive pas à le killer, lui, là. Chosto ?

Chosto est HS.

Le système est HS.

Sacha est HS.

Lina

Chosto entrouvre les yeux quand l'intraveineuse du sauveureuse commence à faire son effet. Il chuchote. Sauveureuse égal cas niveau II. Bad news. Sauveureuse présent égal le système remarche. Good news. Camille a dû réparer. Elle est trop forte. Chosto me jette un regard, me prend pour Camille, ou ne me voit pas. Il se rendort.

Besoin d'une sauveureuse à la ferme des Casernes à Margny-lès-Compiègne. Adulte, femme, la quarantaine, pas de co-morbidité. Test positif au K3. Cas niveau II suspecté. Je répète, Margny-lès-Compiègne, Nord. Des dispos sur le parking du site de l'ancienne UTC en centre-ville avec des voitures et des volontaires pour conduire des sauveureuses en manque de repos. 5 minutes de sieste garanties. OK, j'ai un message de Serge, c'est parti pour Margny. 10 minutes à tenir. Allez, message suivant, c'est au Clos, immeuble Graeber à Compiègne qu'une sauveureuse est attendue, cas niveau II, enfant de moins de trois ans, symptômes importants, urgence. Un parent attend en bas. Je répète, Clôt, immeuble Graeber. Urgence, enfant. Je répèt… C'est OK, c'est Aline qui s'y colle, elle est juste à côté, moins de 5 minutes. Courage. Pensez à faire des dons à la caisse commune si vous pouvez, en ligne sur sauveureuse-picardie.net. C'est possible aussi en nature, vivres, matériel, vêtements chaud, c'est à l'Upload que c'est géré, vous savez les jeunes un peu barrés à l'orée de la forêt au Sud de Compiègne. Et ça continue, avec un cas II à Margny à nouveau, en face de la gare, femme, vingtaine, bonne forme, pas d'urgence, pour un contrôle quand quelqu'un passe par là. On enchaîne avec…

Chosto tend la main et baisse le son de la petite radio posée sur la table de nuit.

Cette fois il me regarde, ça va mieux. Direct, il me demande comment les infos remontent, la mission avant tout. Je ne sais pas, il y a peut-être encore des Masto ou des Matrix actifs. Il imagine Léo en train de batailler avec ses serveurs plein de virus comme lui quelques heures avant. Mais si ça se trouve y a plus de réseau du tout dans la ville. Il ferme les yeux et me raconte des tas de gars et de filles qui pédalent comme des fous dans la ville pour porter des messages au studio de la radio Graf'hit. Léo, qui a quitté sa machine devenue inutile, les réceptionne, les trie et qui les passe à Bryan qui les lit à l'antenne. Il imagine les sauveureuses qui tracent dans les rues désertées, en trottinettes ou scooter élec, en voiture, klaxon et autres sirènes improvisées à fond. Je ferme les yeux à mon tour, il a la voix d'un mec qui plane, c'est doux, les sirènes sont mélodieuses, ça me transporte un peu aussi.

… à présent un message pour Camille de la part de Sacha : Camille, rétablis-toi vite, je t'aime Camille ! Et ben voilà, au moins le K3 aura permis à certains de déclarer leur flamme, si ça se trouve ça traînait depuis des mois ! Ça à l'air de se calmer un tout petit peu ici, je tente de passer un morceau, ce sera peut être le seul de la journée, alors, évidemment, ce sera un Doors, 75 ans et ça a pas pris une ride. C'est parti pour Light My Fire, on se tente la version courte. Et Jim de prendre la main. You know that it would be untrue, you know that I would be a liar, if I was to say to you, girl, we couldn't get much higher, come on baby, light my fire, come on… Bon, j'interromps Jim, désolé, mais on a à nouveau une urgence K3 niveau II, une sauveureuse est attendue à Venette…

#valeur·soutenabilité·ressources #valeur·convivialité·autonomie #levier·politiser·commun

CC BY-SA Stéphane Crozat et Quentin Duchemin, 2025 (à partir d'un texte de Stéphane Crozat, Quentin Duchemin et Jean-François Marchandise, 2023, blog.chosto.me)