Nouvel élan

C’était le jour de mes 10 ans. Je ne m’en souviens pas du tout, mais j’ai entendu mes parents raconter l’histoire mille fois. Pas les premières années, ils se méfiaient un peu. Trois millions de personnes descendues à Paris, surtout des hommes, fallait pas une agreg de math pour savoir que ça en faisait peu ou prou un sur dix. Même dans ton bled de 300 habitants, il y avait sûrement dix gars qui y étaient. Surtout si c’était un village de Picardie. Les quais envahis des deux côtés, les ponts bloqués, de l’Alma à Austerlitz, l’île de la Cité en otage, les députés et sénateurs à la baille. La garde républicaine avait laissé faire. Des saloperies gueulées à tue-tête, des bousculades, mais pas de blessé sérieux. Trois millions à Paris donc, surtout des hommes donc, cette révolution-là était pas pour les gonzesses ni pour les pédés, ni d’ailleurs les lesbiennes ou les trans, ni les étrangers, ni les écolos, ni les gauchos, ni les wokes. Woke c’était un joker pour ceux qui rentraient pas dans ces catégories et qu’on voulait pourrir quand même. C’était toute la frustration du monde, accumulée depuis des décennies, qui rencontrait toute la colère du monde, montée en neige par le blocus de l’Europe et la crise énergétique, qui rencontraient les vrais connards, pas si nombreux, mais si capables d’embringuer une foule frustrée et en colère.

Et ça avait duré 10 ans. Les autorisations de sortie, spéciale dédicace au Covid, les retours aux frontières, les lois anti-ceci et anti-cela, la fin de ce qui restait de la presse libre, les profs virés, les juges virés, les travailleurs sociaux virés, les universités fermées, au boulot les jeunes, et la privatisation d’un peu tout. Le conseil de la révolution était un collège autoproclamé de 12 citoyens représentatifs du peuple. La moitié avait un capital supérieur à 100 millions d’euros, la moitié avait déjà participé à un gouvernement d’extrême droite, tous était bien blancs avec un patronyme bien français, onze étaient des hommes, dont dix avaient plus de 50 ans. Représentatif donc.

Et ça avait duré 10 ans, presque jour pour jour, presque pour mes vingt ans, à Paris à nouveau, la première ville à avoir fait sécession. Mais cette fois, pas de cri, pas de heurt, pas de manif, le système s’était effondré sur lui-même. Petit à petit les fonctionnaires qui restaient, même les flics, ne jouaient plus le jeu. Tu passais une heure par jour à t’autoriser à aller pisser, à remplir des formulaires à la con, une autre heure à essayer de communiquer en loucedé avec tes copains ou ta famille même pas à l’étranger, une heure à te méfier de ton voisin, pourquoi il regarde par la fenêtre celui-là, une heure à essayer de faire à bouffer avec ce qu’on t’avait filé contre tes tickets, une heure à raccommoder le chauffage, ou le réseau électrique, ou une fuite dans la toiture, tout ça en faisant semblant de bosser derrière des caméras sensées être branchées à des IA sensées t’aider… Plus personne ne faisait bien ce qu’il avait à faire. Tout commençait à dysfonctionner. Les riches avaient senti le vent tourner les premiers, c’était peut-être ça leur vrai talent, ils se barraient les uns après les autres, avec des capitaux qui fondaient de toutes façons sur les marchés internationaux, ils volaient de paradis fiscal en paradis fiscal, cherchant à transformer les nombres stockés dans les ordinateurs de leurs banques en or, en béton, en hectares, en des trucs plus tangibles. Mais à la fin, les propriétés étaient saisies, les biens confisqués, ils mettaient tout ce qu’ils pouvaient sous des matelas, mais ils n’en menaient plus très large.

Les notables et les politiques changeaient de camp petit à petit, d’abord ils mettaient un peu d’eau dans leur vin, puis de plus en plus, et finalement ils n’avaient jamais été d’accord, c’était pour donner le change, pour agir de l’intérieur dans l’intérêt du peuple, c’était eux les premiers résistants ! Lille, Grenoble, Marseille, Nantes, Lyon, Strasbourg, Brest, les villes tombaient les unes après les autres, chaque jour une nouvelle. En fait, ça faisait des mois que des tas de petites communautés s’étaient autonomisées, parfois quelques centaines de personnes seulement, mais dans des coins où personne ne regardait de près. Mais Paris, c’était Paris. La fin de la centralisation devait partir du centre, le désordre devait commencer par respecter un ordre initial, tout de même.

Plus grand chose ne fonctionnait bien dans le pays, et ceux d’à côté c’était pas beaucoup mieux, mais les gens s’organisaient. Il restait de l’eau potable partout, assez pour boire et cuisiner. On perdait simplement cette étrange habitude, prise on ne sait plus où ni quand… de chier dedans ! La nourriture, ça allait aussi, les denrées circulaient encore pas mal en train, les gens s’étaient mis aux potagers, et il y avait de l’entraide, beaucoup d’entraide. De l’électricité, il y en avait presque tous les jours, au moins une heure ou deux. Le réseau Internet suivait à peu près ce rythme, parfois à un débit digne du XXe siècle, mais pour échanger quelques mails, consulter l’encyclopédie ou des blogs frugaux ça suffisait. Des panneaux solaires et des éoliennes bricolés maison fleurissaient un peu partout, parfois branchés sur des bagnoles électriques flambant neuves montées sur cales, dont on avait récupéré les roues pour des chars à bœufs.

Des tas de collectifs s’étaient constitués, pour gérer ici un grand jardin partagé, là des relais de télécom, des gares, des usines, des hôpitaux, etc. Même une partie des centrales nucléaires était autogérée par des collectifs informels. L’État existait encore, la plupart des administrations, des régions, mais ils s’auto-limitaient et organisaient leur propre décentralisation partout où c’était possible. Bien sûr, en face des crises climatiques, vagues de chaleur et tempêtes, des problèmes posés par la chute de la biodiversité, à commencer par les insectes, la pollution de l’air et des eaux, combinés aux conflits internationaux qui pétaient ici et là, c’était pas simple. Mais, un peu partout dans le monde, un élan semblait souffler pour construire autrement, mieux partager, être plus respectueux des vivants et des non-vivants. Un monde certainement plus bordélique, mais un monde plus solaire.

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CC BY-SA Stéphane Crozat, 2024.