L’écho des graines
1. L'écho
L'amphithéâtre s'est transformé en bombe sonore.
Cris enfouis. Vérités tuées. Douleurs oubliées.
D'abord, ils ont jeté des confettis, des grains de sable, des poussières en l'air, et ils ont soufflé dessus, et ils ont crié à tout le monde de faire de même. Soufflez ! Soufflez ! Soufflez !
L’art frappe. Il dérange. Il révèle.
Et puis elle a hurlé que les plantes éclosent, et puis les feux d'artifice, et puis la musique assourdissante. À présent, ils battent les tambours, les cymbales, les djembés, ils soufflent dans les trompettes et les saxophones, ils pincent les cordes des basses et des contrebasses, ils paraissent être mille à chanter en chœur, mille autres à danser en rythme.
Le public écoute. Le public regarde. Bouleversé.
Et puis le silence.
Elle reste seule en bas dans l'arène.
Elle danse.
De ses pas précis elle évolue lentement, du centre d'abord, puis, petit à petit vers la périphérie.
Elle semble dessiner quelque chose avec ses pieds.
Elle dessine quelque chose avec ses pieds.
Ils reviennent à présent les autres danseurs, les autres danseuses. Et tous ensemble ils dessinent.
Quand ils se retirent à nouveau, il reste l'inscription. Un tracé dans le sable. Des traits primitifs ou des lignes futuristes. Des empreintes de plantes. Un herbier. Au loin, le chœur clame les derniers mots du spectacle : « Nous explosons pour révéler ».
Le jeu va pouvoir commencer.
Ils sont cinq dans l'équipe de Louna. Aucun chef, mais tout de même, c'est l'équipe de Louna. Il y a Malik, l’oreille affûtée à écouter ses musiques, qui rejoue les notes. Il recombine et il réassemble. Il y a Élie qui connaît les plantes comme des visages. Les yeux rivés sur l'arène, il égraine. Chardon. Gentiane. Pomme de terre. Moutarde. Jules, c'est les chants qu'il répète. Il murmure. Il connaît des tas de langages, il cherche dans les mots. Sana, c'est la mémoire vive. Elle enregistre les pistes, les idées, les indices. Elle n'oublie jamais rien, Sana. À l'Upload, c'est aussi la mémoire des luttes passées. Elle peut raconter des heures durant les mouvements, les combats, chaque petit sourire qui a accompagné chaque petite victoire. C'est aussi sa malédiction, à Sana. Elle se rappelle les défaites, les visages immobiles et les corps couchés, les larmes de ceux encore debout, les larmes sur ses joues.
Louna, elle orchestre. Pas comme une cheffe, plutôt comme une guide ou une muse. Elle inspire. Elle fait rêver, Louna, elle fait imaginer.
Ensemble, ils vont articuler leurs savoirs. Déchiffrer à plusieurs voix. Chercher les indices. Des plantes, des lieux, des airs presque oubliés.
Elie remarque que les nervures de certaines feuilles suivent un tracé inhabituel, artificiel. Silène. Dorine. Laurier. Renoncule. Laitue. Malik impose le rythme, Ré, Si, Do, La, La. Ils recomposent un itinéraire. Une carte vivante. Une direction enracinée. Louna trace à même le sol avec un petit bâton. Sana mémorise. Il y a deux La. Le mineur d'abord, propose Malik. T'en as de bonnes. Laitue, c'est plus mineur que Laurier ? Bon, essayons. D'où on part ? Jules fredonne un morceau qui est un tout salopé, comme il dit, ça pue l'indice à plein blair. « Heureux qui comme Ulysse, va faire un beau voyage, heureux qui comme Ulysse, va semer cent paysages. Heureux qui comme Œdipe, va faire un beau voyage, heureux qui comme Œdipe, va semer cent paysages. Et puis s'est rappelé après maintes traversées, son énigme des vertes années. Par un matin à quatre pattes, un midi sur deux pattes, un soir d'été, sur ses trois pattes, qu'elle est belle la liberté. La liberté ». Louna est déjà partie à la bibliothèque de l'Upload. Elle allume un vieux PC. Elle poireaute. Un Linux finit par remonter la pente. Wikipédia. Œdipe. Ulysse. Énigme. C'est clair. OpenStreetMap. Compiègne. Le Sphinx du parc du château. Elle note l'emplacement sur son avant-bras avec un feutre un peu émoussé qui traîne là. Ça chatouille.
Ils partent.
Guidés par les plantes et la mémoire de Sana, suivant des sentiers parfois à peine tracés, ils avancent lentement. Jules trouve quand même que c'est pas très efficace tout ça, que ce serait quand même vachement plus simple de juste nous filer des sachets et des endroits où semer. Et pis c'est marre. Toute cette mise en scène pour aller jeter trois graines sur un site abandonné. Louna sourit. L'efficacité, c'est pas mal ce qui avait pété le monde d'avant. Personne ne répond. Chante-nous une chanson plutôt que de dire des conneries, Jules, demande Malik en fredonnant les première notes d'un « Heureux qui comme Ulysse » du siècle dernier. Le chemin les mène finalement à une petite construction sise entre les chênes. Une paillourte. Mi-hutte, mi-dôme, la paillourte n’est pas une yourte - pas yourte ! - parce qu'elle est en paille, clame Louna qui a assisté à l'atelier archi de la semaine dernière. Elle est presque cachée sous son toit couvert de mousse. Trois petits oiseaux les regardent.
Une voix rauque les accueille.
— Entrez.
Ils hésitent. Pourtant Louna entre.
— Bonjour. Moi, c'est Louna.
— Jacques.
Jacques les attend. Vieux comme une pierre. Sec comme une branche. Il est seul. Entouré de carnets. D’objets. Des bocaux en céramique surtout, posés sur des étagères, et des cartes épinglées aux murs. Le sol de la paillourte est en terre battue. Au centre, une table en pierre qui ressemble à un dolmen. On se demande qui a pu réussir à porter ça ici. Peut-être que la paillourte a été construite autour.
— À présent vous allez voir.
Jacques prend un récipient, l'ouvre, plonge la main et en extrait une poignée de graines qu'il laisse couler entre ses doigts. Ses « preuves vivantes » comme il les appelle. Ce que vous partagez à l'Upload n’est qu’un fragment du monde végétal. Il y a beaucoup plus ici. Caché dans les bocaux. Et encore plus ailleurs, porté par les oiseaux et par le vent. Il montre. Il raconte. Il n’enseigne pas. Il propose. Il étale. Il peint.Jacques, c'est un artiste. La science range et l'art dé-range.Ses amphores ne sont pas des bases de données ou des échantillons, mais des créations, des envolées.On ne comprend pas, on voit.Jacques s'est tu.
Le silence emplit la paillourte. Ce n’est pas un vide, c’est un sol fertile. Inspirations.
Les cinq restent là. Sans poser de questions. C'est un peu triché, il savent que Sana a tout enregistré. Et tout est là. À portée de gestes. À raviver. À semer. Louna s’approche d’une étagère. Elle prend une graine noire, lisse, minuscule. Peut-être celle d'un oignon. Elle la serre dans sa paume.
— On fait quoi, maintenant ? murmure Jules, toujours un peu impatient.
Jacques ne répond pas. Il tend un carnet. Relié de fil et d’écorce.
Sur la couverture, une phrase inscrite d'une main un peu tremblante : « Ce qui germe ne se voit pas encore. » À l'intérieur des pages blanches. Ils comprennent, rien ne sera imposé.Ils repartent. Sans bruit.
Mais avec les graines.
2. Des graines
Louna suggère les ruines d'un ancien centre logistique, le long du canal.
Ils avaient réussi à le finir leur méga-canal, malgré les protestations, les évidences, les milliards, les retards, les manifs, la violence à la fin, les morts.
On exportera.
Encore plus.
On importera.
Encore plus.
Betteraves bourrées aux néonicotinoïdes contre slips jetables.
Patates industrielles contre téléphones portables. Jetables.
Ils l'avaient terminé, mais ils ne s'en étaient jamais servi, le monde changeait en même temps qu'ils bétonnaient. Ils n'avaient rien voulu voir, ils avaient été jusqu'au bout, jusqu'au dernier sac de ciment, à coup de communiqués de presse et de grenades lacrymos. C'est nécessaire. Mon cul.
Il y a le site de Clairoix. C'est pas trop loin, on y sera en moins de deux heures. Ils ne devraient pas l'occuper. Je suis passée devant il y a quinze jours, il n'y avait personne.
Pourtant ils sont là.
ils disent que c'est une ZAD.
Inversion.
Les néo-indus venaient de passer un deal avec la commune, on laisse faire la nature pour se régénérer, c'est sûr, ça personne ne le discute, mais les terres qui restent mortes après le printemps, ou celles qui n'abritent que des espèces courantes - ça commence comme ça - on peut les utiliser pour reconstruire. Pas toutes, pas en entier, juste un peu. Ça commence comme ça.
Les gens veulent quand même qu'on refabrique des trucs, c'est normal. Une petite usine de bijoux fantaisie. C'est joli les bijoux. Une autre petite pour des téléphones reconditionnés, avec deux vieux je te fais un neuf. C'est du recyclage, c'est bien. Et une de batteries qui polluent pas c'est promis, et que pour des trucs utiles, des aspirateurs autonomes, c'est pour la pénibilité, ou des vélos-robots pour les personnes âgées. C'est les gens qui demandent, c'est leurs besoins, nous on répond seulement. On commence petit. C'est promis. Ça commence comme ça.
Les Ups, eux, ils trouvaient que des bijoux fantaisie c'était des conneries, que les téléphones, il en restait assez qui fonctionnaient pour encore dix ou vingt ans, que les ateliers existants prenaient assez soin des batteries comme ça, et que la soi-disant convention citoyenne pour une néo-consommation sur laquelle les néo-indus se basaient n'avait pas été hyper transparente. Néo par ci. Néo par là. Innovation, plus personne n'osait, cependant néo c'était la même. Reconditionnement.
Alors la nature, les Ups avaient décidé de l'aider un peu. Ils semaient partout où ils pouvaient pour essayer de réveiller ces terres moribondes et empêcher de les assassiner à nouveau. Quand les néo-indus s'en étaient rendu compte, ils avaient organisé la résistance. Inversion.
Quand les cinq arrivent au centre logistique de Clairoix, ils sont donc là, quelques dizaines, assis à proximité d'une large zone où le béton a craqué, où il a été enlevé, sûrement par des voleurs de pierres ou des terre-à-terre. Ils discutent, font la sieste, jouent aux cartes.
Les cinq savent que s'ils arrivent à semer les graines, personne ne pourra plus y toucher, ils ne pourront pas les enlever, ils n'oseront pas. Mais il faut les atteindre, ces bouts de terre pour pouvoir semer.
On fonce ? propose Jules.
La plupart sont pacifiques, mais ils feront obstruction. Ils sont beaucoup plus nombreux. Certains seront peut-être violents.
On réfléchit, répond Louna.
Sana énumère d'autres centres, un peu trop loin, et d'anciens sites industriels. Mais ceux qui n'ont pas encore été semés cette année ne sont pas tout près non plus.
Et puis c'est une question de principe, réplique Malik.
Et Élie trouve que la flore aurait bien besoin d'un coup de main ici-même.
Alors, on fonce ? relance Jules.
Louna cherche la faille. Si on avait un bateau…
On peut revenir demain. On a marché 2 heures ! On leur demande ? C'est ça ! On fonce ? Regarde, de l'autre côté, là-bas.
Là-bas, il y a un bateau, de l'autre côté, une barque et un pêcheur. Pas très loin du pont. On y va avec Élie propose Sana. Passez-nous les graines, on sait mieux semer. N'importe quoi. Et puis, une fille de chaque côté, c'est plus sûr si ça tourne mal. Bon, ça d'accord. Laissez-nous quelques poignées de graines, demande Louna.
Allez, vas-y Jules, fonce. Pas trop fort quand même, te fais pas casser la gueule. Ça casse pas de gueules, mais ça gueule. Cassez-vous. Branquignolles. Gauchiasses. Bons à rien. Laissez les gens travailler, eux ! Étudiants de merde. Puent-la-pisse. Ça rigole pas. Jules gueule aussi, laissez-nous passer. Laissez-nous semer. La vie avant tout. La biodiversité ou la mort. Ils se sont tous levés. Ils les encerclent presque. Ils avancent lentement. Louna tempère. Calmons-nous. Discutons. On peut discuter ? Elle recule lentement, elle les éloigne un peu du site. Malik fait semblant de prendre des photos avec un vieux téléphone qui n'a plus d'objectif depuis dix ans au moins. Ça calme quelques ardeurs. À présent, ça argumente un peu plus. Faut bien qu'on reconstruise des trucs ! Et l'artisanat... Ça va pas assez vite, on est trop nombreux, on n'a pas le temps, faut fabriquer plus, plus vite ! Et les impacts… Ça va, on a compris cette fois, on est pas cons, on va pas refaire les mêmes conneries, on va faire attention, faut nous faire confiance ! Et la prolétarisation… C'est bon, on y a réfléchit, on va bien cadrer, des machines-outils pas trop robotisées, et pas d'IA, ça c'est sûr ! Et…
Et… pendant ce temps là, Élie et Sana, sèment, peinards.
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CC BY-SA Lili Bonfillou et Stéphane Crozat, 2025