L’arrivée à UPLOAD

Camille et Sacha marchent côte à côté. Ils ne se tiennent pas par la main, pourtant, Sacha, il voudrait bien.

— Tu viens à l'atelier tech ce matin ? demande Camille avec un petit sourire entendu, comme pour ajouter je n'y crois pas trop.

— Je sais pas... c'est pour faire quoi ?

— Initiation à la programmation.

— C'est avec des ordinateurs ça ?

Sacha n'aime pas les ordinateurs.

— Bah oui, tu veux programmer quoi sinon ? Aujourd'hui, en fait, on va surtout voir comment se servir de la machine et gérer son système. Après, on découvrira Python, on testera des programmes, pour voir comment ça marche. Il y aura un snake que j'ai programmé vite fait hier, un jeu devine de quelle espèce je suis, des tours de Hanoï et une interface de requête textuelle sur l'encyclopédie des semences libres. Bref des classiques, c'est pour découvrir. C'est à partir de la semaine pro qu'on va vraiment apprendre à écrire du code nous même. À la fin on va programmer un petit robot désherbeur fait avec un Rasp et des legos. C'est César du repair café qui l'a fabriqué avec des gamins cet été.

Camille parle avec amour de ses programmes et de ses projets. Sacha écoute Camille avec amour. Il n'aime vraiment pas les machines, mais il aime vraiment Camille. Il irait bien à ses ateliers, juste pour la regarder. D'ailleurs, il l'a déjà fait, le mois dernier. Mais au bout d'un quart d'heure ça se voyait tellement qu'il n'était pas à sa place que Camille s'était moqué de lui, gentiment, mais quand même. Sacha, tu essayes de mettre à jour ta page Wikipédia par la pensée ou quoi ? t'as même pas branché ton câble réseau ! Alors, Sacha préfère rester au jardin, il peut penser à Camille tranquillement, sans avoir peur que Camille pense du mal de lui.

— Je pense que je vais aller au jardin plutôt.

— Y a rien à y faire en hiver !

— Si, si, y a toujours des trucs à faire. Y a la serre à ranger. Et je vais finir de pailler, on a récolté les dernières courges et il reste des buttes où la terre est encore à nu. Le paillage, ça prépare un peu d'humus pour le printemps, et puis ça limite les adventices.

— Les adventices ? T'en connais des mots quand tu veux !

— Les herbes indésirables.

— Ha, les mauvaises herbes...

— C'est toi la mauvaise herbe ! la coupe-t-il en riant. On dit plus comme ça. L'herbe elle est mauvaise qu'aux yeux des humains. Elle rend aussi des services pourtant. C'est important les mots, ça force à réfléchir un peu plus. Ça construit notre représentation de la réalité, même.

— Merci pour la leçon.

Camille est un peu piquée, mais finalement elle se dit que Sacha est pas si ballot qu'il veut bien le laisser paraître, il doit être plus coutumier des manuels de philo que d'info. Et sur son jardin, il est à fond, elle trouve ça mignon.

— Tu vois les orties, c'est la plaie, hein, ça pique sa race, ça se faufile partout, tu galères à t'en débarrasser. Et ben tu peux faire des tas de trucs avec, de l'engrais, du désherbant, même ça se bouffe. J'ai essayé, je me suis cramé la gorge et j'ai eu l'impression d'avoir une otite pendant trois jours, mais parait que je m'y suis mal pris, qu'il faut manger que les jeunes pousses. Je réessaierai. Faut essayer, faut aller voir.

Et puis Camille elle se dit que quand elle reprogrammera le monde, il faudra bien des types comme lui pour lui préparer des petits plats. Elle s'imagine vautrée derrière son PC, tandis que Sacha lui prépare une omelette au fromage et aux orties qui pique un peu à l'intérieur des oreilles.

— On se retrouve cet aprem alors, on ira faire du wushu ?

Ils arrivent. C’étaient d’anciens bureaux de la ville, voués à la démolition : trop vieux, trop à l’écart. Finalement, on les a filés au collectif. Petit à petit, ça se rénove, de l’isolation surtout. Avec du chanvre cultivé sur place. Y a toujours plein de volontaires pour faire pousser du chanvre. C’est pas du Second Empire, plutôt un gros cube décrépit planté au milieu de nulle part. En hiver, avec les champs fraîchement rasés et la forêt sans feuilles, c’est un peu triste. Mais le méga-tag plein de couleurs qui tartine toute la façade donne la patate quand tu t'approches. Il annonce dans un style à la fois foutraque et fier : UPLOAD. Université Populaire Libre Ouverte Accessible Décentralisée. Et en plus petit en dessous : Écologie, Technique, Société.

Pourtant, Sacha fait un peu la gueule, comme à chaque fois qu'ils arrivent tous les deux et qu'il n'a pas réussi à lui parler d'autre chose que de son jardin, à Camille. Je t'aime Camille ! Voilà. Ben non. À tout à l'heure Camille.

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