125 à la blanche
9:10
M'enrouler les lacets dans ma chaîne de vélo. Manquer de percuter le lampadaire. Rentrer dans l'atelier et attendre derrière un gros gars suant dans sa surchemise vert amande. Pester contre mon épaule douloureuse. Estimer pour me calmer, 17 personnes, 9 postes de travail, 18 vitraux, 7 arches gothiques et 400 m² de bruit. Une odeur de métal chaud et un grand cadran numérique qui indique 9:14. Deux yeux noirs font basculer le temps.
Elle me fixe. Panique. Ses cils beaucoup trop longs effleurent sa paupière supérieure. Saule pleureur. Ses lèvres Ses lèvres forment des mots destinés au gros gars. Elle esquisse un sourire. Je crois qu’il m’est adressé. Le bruit ambiant couvre sa voix. Elle est trop loin, beaucoup trop loin. Assise devant son établi jonché de pièces mécaniques, de vieilles horloges et de plantes. Ses mains survolent le bordel comme si chaque outil y était parfaitement ordonné. Pianiste. Elle a une cicatrice blanche et arborescente sur l’avant-bras. Foudre.
— Yaël ? Le mec est parti.
— Oui, euh… pardon. Salut. Enchantée. Voici. La montre… que j’aimerais faire réparer.
— Je m’appelle Nora, donne-moi ça.
À peine plus âgée que moi, 22 ou 23 ans. Son assurance me déstabilise. Face à elle, je suis une grande perche un peu trop bâtie. Complètement gauche, qui vient de se manger un lampadaire en pleine face. Mes épaules disproportionnées dépassent d’un t-shirt sans manche. Pantalon cargo un peu large à la taille. Boots aux lacets déchiquetés. Sac à dos en cuir légué par ma mère, rongé par le temps. Carrure d’une nageuse soviétique avec l'habileté physique d’un saumon mourant. Elle n’a pas pu le louper.
Bafouillage de l’histoire banale de cette montre. Arrière-grand-père maternel, départ à la retraite, small talk débile. Pourquoi j’ai envie de lui déballer que ma mère est morte ? Elle se saisit du cadran. L’ouvre. Abaisse un bras articulé surmonté d’un monocle. Place la lentille entre son œil et le mécanisme. Cheveux noirs bouclés qui courent jusqu’à ses clavicules. Cascade. Taches de rousseur ocres. Cannelle. Oreilles perforées d'ambres. Étoiles.
Elle a besoin d’une petite semaine. Assez pour mouler et usiner la pièce défectueuse. Foutrement insuffisant pour digérer mon trouble.
— Tu veux aller boire un verre ? Je finis ma permanence à 19 heures.
— Oui.
Nickel, une semaine, c’était déjà juste, maintenant j'ai à peine 9 heures. Bien joué championne.
9:40
Chemin retour. Le vert de la forêt se fout de ma gueule, comme si c’était facile d’avoir une nature luxuriante. Chez moi, le soleil a cramé le végétal, on a dû s’adapter comme on a pu pour se tenir au frais et protéger les cultures. Chambres froides à évaporation, filets d'ombrage tissés, briques de chanvre, toits débordants, jardins d'intérieurs. Et puis, je ne suis que de passage. Elle était canon quand même. Allez, passe à autre chose, tu dois animer ton atelier, concentre-toi. Un mini-qanat à l'Upload.
Bande de tarés de l’Upload. Je ne sais pas comment je me suis retrouvée là, moi. J’avais pas prévu de me transférer au fin fond de la vallée de l’Oise. Et puis faire la prof à 20 ans – absurde. J’ai juste bricolé des machins dans mon coin. Je me suis inspirée de vieux bouquins d’histoire des techniques en plus. Inventrice en carton. Légitimité nulle.
Arrête de râler Yaël, c’était quoi cette cicatrice sur son bras ? C’est toi qui voulais aider tout le monde à moins souffrir. Avec tes ateliers low-tech, tu aides. Avec tes fiches partage, tu aides. Elles font le tour des Upload. Et ta mère ? Non, pense pas à ta mère. Elle détestait Compiègne, il paraît. Son école figée dans le technoptimisme et sa structure bourgeoise marquée jusque dans sa géographie. Il paraît. Tu penses qu’elle aurait aimé voir à quoi ça ressemble maintenant ? Comment je le saurais ? Depuis la sécession. La Commune Libre de Compiègne. L’Upload, son autogestion, sa permaculture, son horizontalité… C'était ses idéaux. Elle s’était battue pour ça… Ouais, enfin elle t’a aussi abandonnée pour ça.
18:45
Journée finie. Chemin inverse. Longer la même forêt. Des rails rouillés ressurgissent du sentier comme des fantômes d’une civilisation trop rapide pour elle-même. Hurlements aviens. Souvenir d'images d’archives. Cette cité populaire là-bas, c’était un château. Murs souverains. La plaque devant l’atelier de Nora porte le stigmate d’un pouvoir religieux relégué. Église Saint-Jacques. Le lampadaire ennemi me regarde arriver. Elle m’attend adossée à la grille. Ne te casse pas la gueule. Lève les yeux. Tiens-toi droite.
Son sourire. Quelques phrases. Cœur qui marque 125 à la blanche. Les battements compriment jusqu’à mes côtes.
— Je peux te montrer un endroit Yaël ?
D’accord.
Escalier. Sa main qui m’embarque. Clocher. Montée effrénée. Une vieille porte qui s’ouvre...
Un campanile végétalisé nous surplombe. Culmination. Transmutées dans une magie organique. C’est son refuge. Au milieu des plantes, des engrenages qui guident un flux d’eau qui active une soufflerie. Je lève la tête. Au-delà du campanile. Des structures volantes biomécaniques flottent. Elles condensent l’eau de l’air et la redirigent vers une cloche inversée qui trône au centre de l’espace. Perchées à 15 mètres du sol. Contemplation. Cascade de cheveux emportés par la brise. Du lierre. Des insectes qui vrombissent. Fleurs. Le feu du ciel s’éteint. Elle rit. Soleil. Elle s’approche. Trop près. Ses lèvres s’embrasent sur les miennes. Incendie.
Après.
— Yaël, il faut que je te dise. Dans la montre, il y avait une carte mémoire. Tiens. Je n’ai rien lu mais le fichier porte ton prénom. Tu veux lire plus tard ?
— Non, c'est bien ici. Je… Tu as de quoi la lire alors ?
Nora sort un vieux lecteur de cartes qu'elle branche sur une liseuse. Fébrile. Une première image s’affiche. Ma mère je crois. Puis ces premiers mots.
« Pour Yaël, voici les mots d’une mère que tu n’as pas connue. Je veux te parler de nos luttes, des années 2030. Je veux te dire ce que nous avons tenté, pourquoi, comment et ce qui a manqué. Si nous avons échoué, si vous vivez encore sous ce régime infâme, alors il faut poursuivre, tu entends, il faudra continuer. Et je peux vous aider. Mais si nous avons réussi, si votre monde est devenu plus juste et plus libre, alors il ne faut pas oublier, jamais, car ça peut recommencer. Je devrais sans doute aussi te parler de notre séparation. Mais je ne sais pas encore comment. Peut-être plus tard…
La main de Nora presse la mienne. Des perles d’enfants naissent à mon œil et s’écrasent sur les feuilles qui recouvrent le sol.
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#valeur·convivialité·autonomie
CC BY-SA Nissia Cann, 2025