Nomade
27 février 2044
Le sable de l’Atlas vit encore en moi, même si je suis si loin de Zagora. J’écris à celle que j’étais : la petite Lalla Khadija El-Badiaa, assise entre sa mère et sa grand-mère, toujours un crayon à la main. La petite Lalla Khadija qui traçait des plans de maisons imaginaires dans le sable. Celle qui voulait construire au cœur du désert. Qui rêvait d'architectures inspirées par les forces naturelles, la puissance du soleil, les mouvements du vent, le glissement des dunes, les tourbillons de sable, la clarté des nuits de pleine lune, l'infini de l'horizon. Ton rêve, petite Lalla, je vais bientôt le réaliser, à Compiègne, à l’Upload. C’est là que tout va vraiment démarrer pour nous, j'en ai la conviction. Et de toutes façons, je n'ai plus le choix.
28 février 2044
Je suis arrivée aujourd'hui à Paris. Je préfère ne pas te raconter, tu ne me croirais pas. Tu dirais que j'exagère, que tu as déjà vu Paris, tout de même, sur le téléphone de maman. C'est comme dans ces films que tu regardais, bien sûr, mais en même temps, ça n'a rien à voir. Tout est si différent. L’air est froid, humide. Le ciel est gris, cependant je me sens légère. Rien ici ne ressemble à ce que tu as connu. Le béton encercle les rues, les lignes droites tracent un vide qui me désoriente. Je m'arrête devant chaque édifice et j'imagine comment je l'aurais construit, moi. Je réachitecture. J'ajoute des espaces pour le vent. J'ajoute des prises pour la flore. J'ajoute des interstices. Et surtout, j'ajoute de la terre.
Je suis seule ce soir dans ma chambre, chez une tante de Camille, ma correspondante à l'Upload. Je n'arrive pas à dormir. Je me rappelle que sans les économies de nos parents, je ne serais pas ici. Notre père passait ses journées à porter des sacs de sable et de ciment sous une chaleur étouffante. Notre mère, elle, cousait la nuit, les doigts abîmés par le fil et les tissus rêches. Ils ont tout misé sur moi. Ils ont gratté chaque dirham, sacrifié leurs besoins, ralenti leurs rêves. Chaque dépense comptait. Les billets de train et de bateau, le visa, les vêtements, le pécule du voyage, tout reposait sur ces économies préservées au fil des années. C’est leur sueur, leurs veilles, leur entêtement silencieux qui m’ont portée jusqu’ici.
Ils disaient, va construire un monde meilleur ailleurs. Ici, il n'est pas encore temps. Tu reviendras, plus tard. Quand ça ira mieux. Si tu veux. Je pense à eux tous les jours. Je n’ai pas le droit de les décevoir. Demain, je prendrai le train pour Compiègne.
29 février 2044
Par la fenêtre du train, je vois les routes qui serpentent, le vert des forêts, les champs bien rangés. Quelques arbres, encore bien jeunes, les bordent. J'imagine sans peine les étendues infinies de l'agriculture industrielle qui dominaient il y a quelques années seulement. J'essaie de comprendre la structure des villages que l'on traverse, d'en ressentir la vitalité. J'aperçois le canal, souviens-toi, on en parlait jusque chez nous quand les luttes battaient leur plein. Les jeunes criaient « Méga Canal Non Merci ! » en tendant des fleurs des champs aux policiers qui les contenaient. Tu les trouvais beaux avec leurs tignasses hirsutes et leurs peintures de guerre multicolores.
La vitre de la fenêtre du train me renvoie aussi une partie de mon reflet. Tu ne me reconnaîtrais pas. Il y a quelques jours seulement, mes cheveux flamboyaient sous la chaleur du désert, aujourd’hui, ils s’éteignent sous la pluie froide de la Picardie. Mes yeux paraissent tristes, mais rassure-toi, ils sont seulement un peu préoccupés. Je ne me reconnais pas non plus. Passer de la djellaba au pantalon a été un vrai choc, je me suis sentie à l'étroit, mon corps refusait d’admettre qu’il avait changé de latitude. Pour autant, je n’ai jamais quitté ma ceinture de cuir, héritée, patinée par le temps, tannée par les luttes silencieuses de nos ancêtres. Elle est restée mon ancrage, mon lien avec toi. Camille doit m'attendre à la gare. J'espère qu'elle n'aura pas oublié, le 29 février, parfois on oublie qu'il existe.
Je suis allongée sur un petit lit. Il est incroyablement confortable. Camille m'a expliqué que la structure en bois était faite avec les arbres de la forêt alentour, le matelas essentiellement avec du chanvre qu'ils cultivent et d'autres composants dont j'ai oublié les noms, et que le duvet était rembourré avec des plumes d'oiseaux qu'ils ramassaient. Elle était fière que les Ups, c'est comme ça que s'appellent les membres de l'Upload, soient autonomes dans nombre de domaines.
1er mars 2044
Je t'écris cette phrase avec laquelle je me suis endormie et dont je me souviens encore ce matin : l'Upload, c’est notre chance de changer le cours des choses, pour nous et pour les autres, de contribuer, à notre manière, à un monde plus juste, comme on en a toujours rêvé.
On me dit bonjour. On me demande si ça va. On me dit bienvenue. On me sourit. Je souris, je dis bonjour, je dis que ça va. Je suis une goutte perdue dans le flot. Je sors, un peu sonnée. Je marche droit devant, sans réfléchir, pour trouver un endroit où manger, je n'ai pas faim du tout. Une fille m'aborde. Tu es nouvelle ? Oui. Tu as pris un p'tit dej ? Non. Viens, suis-moi. Elle, c'était Sara. Je ne vais pas t'écrire les noms de toutes celles et ceux qui se sont occupés de moi aujourd'hui. J'avais l'impression d'avoir dix mamans autour de moi.
J'ai accompagné Camille ce matin à un atelier sur la préfiguration. J'en avais déjà entendu parlé à Zagora. Camille jouait le rôle d'une conservatrice : pour le moment, notre système n'est pas parfait, il y a des très riches et des très pauvres, des gens qui meurent de faim tandis que d'autres jettent de la nourriture tous les jours, mais il ne faut surtout pas le changer, parce que, plus tard, ça va s'améliorer petit à petit. Liu jouait une progressiste, mais en fait elle tenait à peu près le même discours : le monde sera mieux quand on s'en occupera, mais pour le moment l'important c'est de d'abord prendre le pouvoir, sinon on ne peut rien changer, n'est-ce pas ? On fera des trucs chouettes, mais après, et pour le moment on doit continuer de faire des trucs un peu sales, mais parce que le monde est comme ça, on a pas le choix, la fin justifie les moyens. J'étais dans le camp des préfigurateurs. On expliquait que c'était exactement l'inverse, que les moyens justifiaient la fin ! Qu'on pouvait changer le monde tout de suite, ici et maintenant, par nos actes. Tu fabriques directement la société que tu veux. Par exemple si tu veux l'égalité homme-femme, et bien tu la fais, point. Tu te cherches pas d'excuses sur le fait que les femmes pour le moment ceci ou les hommes pour le moment cela. Je te raconte ça, mais à ton âge, ça doit te paraître un peu abstrait... Bon, pour simplifier, si tu veux un monde où les gens rigolent et sont généreux, alors toi et tes copains et tes copines vous rigolez souvent et vous partager avec les autres. Ça fait exister ce monde. C'est aussi simple que ça.
L'après-midi, tu me croiras pas, c'était concours de falafel. Ta spécialité ! On les a faits avec des fèves récoltées le matin même, du vinaigre à la place du citron, de l'huile de tournesol et des épices que je ne connaissais même pas. Bref, il n'y avait aucun ingrédient de notre recette à nous, et pourtant ça y ressemblait tout de même beaucoup. J'ai pu leur montrer comment tu fais depuis toute petite pour malaxer la pâte entre tes mains. J'étais timide, mais assez fière en même temps. J'ai gagné le prix du plus beau falafel, mais je crois que c'était une façon de me souhaiter la bienvenue. Mais quand même, j'étais fière.
2 mars 2044
J'ai passé la journée au potager, avec Sacha. Il est très gentil. Il parle beaucoup de Camille, je me demande s'il n'est pas amoureux d'elle. C'est incroyable comme tout est vert et humide. J'avais de la terre jusqu'aux oreilles ! On a repiqué des poireaux qu'il avait fait pousser en pépinière dans des bacs de la serre. Dans un petit bac de 50 centimètres sur 20 il y avait plusieurs centaines de poireaux. Deux par deux, à genoux chacun d'un côté d'un carré de culture, on enlevait la paille, on désherbait un peu, puis on faisait un petit trou avec un morceau de bambou et on plaçait la petite tige de poireau. Certains fredonnaient des chansons ou récitaient des poèmes.
3 mars 2044
Aujourd'hui, j'ai fait de l'informatique. On a branché des tas de trucs pour faire un petit réseau entre plusieurs chambres. On pouvait s'envoyer des messages en direct sur des vieux ordinateurs. J'ai pas compris grand chose, mais c'était amusant. Je découvre tellement de trucs. Demain, je me demande si je vais monter dans un vaisseau spatial ou apprendre à parler chinois. Sinon, je retournerai au jardin, j'ai vraiment aimé ce moment. C'est peut-être cette activité que je vais approfondir ici.
6 mars 2044
Je ne t'ai pas écrit depuis avant-hier. Je traîne un peu le matin, j'avoue, tu te moquerais de moi, toi qui étais toujours la première levée. Le soir on se raconte nos vies. Je raconte un peu la tienne, j'espère que tu ne m'en voudras pas, ça intéresse les gens d'ici. Je continue de penser à toi, ne t'inquiète pas. Je crois que je suis heureuse.
7 mars 2044
Je viens d'avoir un frisson en passant devant une affiche : "Chantier autogéré pour la construction de la salle de formation numéro 10, on démarre le 10 à 10h”. Dessiné au feutre, il y a un personnage de petite fille qui dessine un plan par terre. C'est incroyable. La petite fille, c'est toi ! Je crois que c’est le moment pour moi de faire ce que tu as toujours rêvé. J'ai sorti mon calepin pour t'écrire ces quelques mots et copier le dessin. Alors, qu'en dis-tu, incroyable, n'est-ce pas ?
J'ai repensé toute la journée aux principes que tu voulais défendre pour une architecture sociale, conviviale et écologique, à ces idées picorées sur le Web que tu colportais à tous les vents. Ressources. Créer à partir d'une matière déjà là. Biodiversité. Intégrer les végétaux, au-dessus, tout autour, dedans même, vivre avec, vivre au sein. Équité. Penser pour que tout le monde dispose des mêmes accès aux espaces. Autonomie. Savoir faire fonctionner et savoir réparer. Partage. Construire et apprendre ensemble. Commun. Posséder et gérer ensemble.
10 mars 2044
Ce matin, je me tenais à 10 mètres du chantier. Je crois que je m’en souviendrai longtemps. J’ai hésité. Est-ce que j’avais ma place ici ? Est-ce que je devais rester ? Mais mes jambes ont avancé toutes seules. Une femme que je n'avais encore jamais vue m’a accueillie. Cheveux en chignon, mains pleines de terre, large sourire grand ouvert : — Bienvenue. C'est quoi ton trip ? Silence. — Comprendre. Quelques secondes. Puis : Aider ? Si je peux. Peut-être rester.
Elle m’a dit d'accord. Le projet c'est de construire une salle de travail collectif. Mes souvenirs sont remontés pendant qu'elle parlait. Je te voyais en train de bâtir des maisons arrondies avec du sable, des herbes et un peu d'eau. Comme si tu avais préparé ce moment depuis toujours. Elle m'a expliqué leur fonctionnement, les gens travaillent ensemble, apprennent ensemble, il n'y a pas d'architecte, pas de conducteur de travaux, pas de chef. Chacune discute et s'organise avec toutes. Les plans sont exposés à toutes. N'importe qui peut demander à les modifier. On en discute. On prend le temps. Lors des réunions, tout le monde a le même droit à la parole. Les bavardes doivent faire des efforts, elle en sait quelque chose. Elle est bavarde. On cherche des consensus. Elle m'a dit des tas d'autres choses que je n'ai pas retenues. Elle est bavarde. Et elle s'appelle Iliade.
J'ai demandé : vous connaissez les dômes en torchis ?
13 mars 2044
Je retourne chaque jour au chantier, des nouveaux plans roulés sous le bras. J’ai proposé un système de ventilation naturelle. Il s’inspire des tours à vent de chez nous. Je repensé le dispositif pour le dôme et le climat picard. Je te raconterai plus tard le reste, je suis naze, on y est du matin au soir, et c'est génial. Je suis hyper contente. J'aide vachement, tu serais fière de moi... Sauf peut-être pour le langage, maman m'engueulerait si elle m'entendait !
L’air sentait le bois coupé et la terre mouillée, le mélange dégageait un parfum de pain chaud. Le soleil qui filtrait entre les arbres et m’éblouissait. Les feuilles mortes recouvraient le sol comme un tapis d’ombres, posé là, comme une cérémonie silencieuse prête à m’accueillir.
C’est là que je l’ai vu.
Un homme, accroupi, concentré, en train de s"affairer sur un panneau solaire. Nos regards se sont croisés. Instant suspendu. Ses yeux noirs, profonds, m’ont frappée. Il y avait dans ce regard quelque chose de brûlant, de calme et de déterminé à la fois. Une même volonté de changer les choses, patiemment, sans relâche. Sa peau ambrée m’a rappelé les lumières de ton désert. Ses cheveux noirs, un peu en bataille, et sa barbe fine encadraient ce visage que j’aurais pu croire venu de chez toi. Ce n’était pas chez toi, pas chez nous, et pourtant, pendant une seconde, je m’y suis sentie à nouveau, transportée.
Ce jour-là, on s’est juste regardés. Pas un mot. Mais quelque chose a commencé.
21 mars 2044
Aujourd’hui, il m’a parlé. J’étais seule sous l’auvent à annoter des croquis quand il s’est approché. Il m’a demandé si c’était moi, « la fille du dôme en torchis ». J’ai ri. Il a tendu la main. — Samir Elia. Je pose les panneaux, là-bas. Il m'a montré la serre.
La conversation a duré longtemps. On a parlé de nos régions, de nos familles, du vent, des choses qu’on voulait bâtir enfants. Il connaissait les tours à vent. Il m’a demandé si j’en avais déjà construit une de mes propres mains. J’ai dit non, pas encore. Il a souri : « Alors, on commence quand ? ». J’ai eu envie de dire demain. J’ai eu envie de dire tout de suite. J’ai eu envie de dire dès que j'ai fini le dôme. J'ai même cru qu'il allait m'embrasser. Ça va, ne rougit pas, je ne suis plus une gamine comme toi !
7 juillet 2044
Je suis restée alitée toute la journée. Les virus, d'habitude, ne sont pas pour moi, mais cette fois, je n'y ai pas échappé. L'épidémie qui touche la région est sévère. Je ne t'oublie pas, je ne t'oublierai jamais, mais emportée par la force de mes journées, je ne prends plus le temps de t'écrire. Ce soir, je te raconte un peu.
Je repense à ces dernières semaines. À tout ce qui a changé depuis que Samir a posé les yeux sur moi. On a envie d'un lieu vivant, un lieu qui se répare, qui répare, qui rassemble. Un endroit où l’on pouvait recommencer, autrement, doucement, patiemment. On a travaillé ensemble, mangé ensemble, découvert la ville et la forêt ensemble. On a dormi ensemble. On a veillé ensemble. On a réparé ensemble. On a appris ensemble. On a exploré ensemble. On a fabriqué ensemble. On a pris soin ensemble, de nous et des autres. On a modelé des murs en terre. On les a enduit de chaux, décorés de mosaïques, de slogans doux et de poèmes. On a érigé des petites éoliennes. On a planté des ronces sans épines à leurs pieds pour qu'elles les escaladent. Hier on a cueilli quelques mûres déjà noires. On a un projet de qanat. Il y a tant à faire.
21 juin 2045
On voyait bien dès le matin les nuages s'amonceler. On sentait le vent enfler. On sentait l'air se serrer On sentait l'après midi se tendre.
Je l'ai sentie, moi peut-être avant les autres. Ces signes je les connais, ce sont les mêmes ici que chez nous. Pourtant je n’ai rien dit. Personne n'a rien dit. Conjuration. Même quand la tempête a éclaté, personne n'a pas réalisé tout de suite. Même quand ça a commencé.
Ça a commencé par le bruit d'une pluie si brutale qu'on aurait dit des cailloux qui tombaient sur le toit. Ça a commencé par la grêle. Ça a commencé par le tonnerre. Ça a commencé par les éclairs. Ça a commencé par des ruisseaux à la place des chemins. Ça a commencé par une fenêtre qui s'ouvre, qui claque et qui se brise. Ça a commencé par des cris. Ça a commencé par les branches des arbres qui se sont mises à danser, puis à craquer. Ça a commencé par des gens qui courraient pour colmater des fuites, ici et là. Ça a commencé par Samir qui est sorti.
Le vent avait déjà arraché les panneaux du toit de la serre. Les panneaux avait emporté des morceaux de la couverture. La pluie entrait de partout. Les capteurs prenaient l’eau. Elle battait si fort qu'on n'arrivait plus à se parler. On était une dizaine à essayer de sauver ce qu'on pouvait. On ne voyait presque plus rien non plus. Les torches était des petits points blanchâtres qui frétillaient, mais elles n'éclairaient rien du tout. Tout était noyé, les pieds de tomate, d'aubergine, les salades. Tout était noyé. Dans les bacs, les pots flottaient comme des radeaux à la dérive. Une étagère s'était écroulée.
Samir était juste en face de moi, et pourtant il criait et il faisait des grand gestes pour se faire comprendre. On est allé voir le dôme. Il avait résisté. Soulagement. Samir me regardait, me souriait. J'allais lui rendre son sourire. Mais quelque chose a bougé. Quelque chose s'est mis à rouler sur le flanc droit du dôme. Quelque chose s'est mis à glisser. Je n'ai pas tout de suite compris. J’ai compris que ça vacillait. J'ai couru. J'ai posé mes mains. J'ai voulu le soutenir. Samir m'a rattrapée, m'a écartée. Le dôme s'est effondré. Je me suis effondrée. Samir m'a serrée contre lui, a pris dans les siennes mes mains pleines de boue.
Ici, comme ailleurs, rien n’est garanti. Même ce qu’on croit solide peut tomber. Même ce qu'on a bâti avec nos propres mains, avec le cœur, en y mettant notre force et notre amour. J’ai ressenti la peur. Une peur sourde, profonde, celle qui serre la gorge et glace les mains. La peur de tout perdre. La peur que tout ce que nous construisions ici puisse d’un coup disparaître.
je me suis laissée porter par les autres le reste de la nuit, tout le temps qu'a duré la tempête. Aider ici Marion blessée par la chute d'un arbre, sa jambe, sûrement cassée. Aider là Antoine à faire fonctionner le poêle malgré le bois détrempé pour réchauffer les corps détrempés. Porter de la paille avec Léo-Quinh pour assécher le passage qui mène à la réserve. Trouver une bâche avec Ninés pour sécuriser des ordinateurs.
Je ne suis pas retournée au dôme le soir même. Demain. Des ruines.
C'est pourquoi j’ai eu besoin de renouer avec toi, avec ta voix en moi qui m’aide à me rappeler. C'est pourquoi j'ai choisi de continuer. C'est pourquoi j’ai choisi de partir.
22 Juin 2045
Le calme est de retour. Une pluie fine persiste, le vent a disparu. Des dizaines d'arbres sont couchés ou fendus, le potager est ravagé, des chemins ont disparu. Malgré ce qui s’est passé hier soir, la boue, la peur, la serre noyée, le dôme écroulé, je sens que quelque chose tient. Ce n'ai pas la première fois que les Ups vivent ça, et certainement pas la dernière. Ils continueront, bien sûr. J'admire et je respecte leur force.
Le ciel est encore menaçant, mais on sait que c'est fini. Tout le monde, néanmoins, attend. Les uns chantent doucement ou dansent lentement, d'autres jouent aux cartes, d'autres encore somnolent pour récupérer.
J’ai regardé Samir. Dans ses yeux, il n’y avait pas de peur. Seulement cette lumière tranquille qu’il porte en lui, même dans les tempêtes. Il a dit : demain, on rallumera la lumière. Demain, on recommencera.
Mais pour moi, ce ne sera pas ici, ce sera ailleurs. Peut-être chez moi. Je ne sais pas si Samir me suivra.
23 Juin 2045
Les Ups se sont levés plus tôt que de coutume, tandis que le soleil allumait un ciel exempt de tout nuage, vierge, purifié. Ils vont reconstruire. Chacun a apporté ce qu’il pouvait : ses bras, ses outils, ses idées, son sourire, sa volonté, sa fragilité. Ils vont recommencer. Je les regardais faire avec fierté. Certains ont commencé à nettoyer. Certains ont commencé à déblayer. Certains ont commencé à transporter. Certains ont commencé, même, à replanter. Certains ont commencé, déjà, à remonter des murs.
À la serre, avec Samir, certains ont commencé à préparer de nouveaux supports pour les panneaux. Ils ne pouvaient pas les réparer, il y avait trop de dégâts. Il y a un atelier à Amiens, Johan et Pietre sont partis ce matin avec deux vélos-cargos. Ça va prendre deux ou trois semaines ont-ils prévenus.
Au dôme, certains ont commencé à préparer un torchis comme celui que je le leur avais montré.
Ce monde n’était pas parfait. Mais il respirait. Il pulsait. Il poussait. C’était un monde de gestes simples, de matière brute, de lumière. Un monde où je me sentais utile. Aimée. Alignée. J’ai relu mon carnet. Et je me suis souvenue pourquoi j’étais là. J'ai commencé à rassembler mes affaires.
27 juin 2045
Voilà trois jours que je m'enferme à la bibliothèque de l'Upload. Je fais des copies sur microfilms de plans, de journaux de bord, de chartes, de vadémécums, d'histoires... je me laisse un peu emporter, la déclaration de la Commune de Paris libre et indépendante de 2042, les premières constitutions d'autogestion, les déjà 17 versions de celle de l'Upload, les accords signés avec la région autonome de Picardie, les traités de non exploitation du vivant...
Je viens de boucler mon sac. Je n'emporte presque que ces documents. C'est tout ce dont j'ai besoin pour reconstruire un autre Upload, pour essaimer. J'ai aussi un billet de train. J'ai un petit ordinateur à encre électronique. J'ai de quoi tenir financièrement quelques semaines. Le vote a été unanime. J'insère une brosse à dent et une petite pharmacie de secours. Je force un peu pour faire entrer mon duvet.
On sera en contact, on se l'est promis, tous les jours. Je téléphonerai, j'écrirai des lettres, des mails quand je trouverai de la connexion. On échangera des conseils, des encouragements, on s'échangera ce qui pousse ici contre ce qui poussera là-bas. On s'aidera. On rêvera de mille Upload partout autour de la Terre. Un archipel. Une fédération. Tous unis. Chacun singulier. On est tristes de se quitter et tellement excités par cette perspective.
Je ressens leur confiance, leur espoir. Tout ce qu'ils mettent en moi, ce que mon voyage représente pour eux. C'est la même confiance, le même espoir que celui de nos parents un an plus tôt. Va petite Lalla Khadija, va construire ailleurs un monde meilleur. On compte sur toi. On mise tout sur toi. Toi aussi tu me disais, on mise tout sur toi. Je penserai à vous tous les jours. Je n’aurai pas le droit de vous décevoir.
Samir dit qu'il me rejoindra. Quand il en aura fini avec la serre. Peut-être.
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CC BY-SA Yousra Channi et Stéphane Crozat, 2025